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mercredi 18 décembre 2013

Cléopâtre au cinéma

Aujourd’hui, au lieu d’une scène culte, j’ai voulu m’intéresser à un thème en particulier, toujours cinématographique. Si cette idée ne vous plaît pas, je n’insisterai pas, mais parler de Cléopâtre VII en faisant un peu d’histoire du cinéma me paraissait intéressant. La fascinante reine d’Égypte dont l’histoire est une ressource inépuisable pour les réalisateurs a parcouru l’histoire du cinéma en changeant de visage et de caractère. Costumes exceptionnels et figurants par milliers, décors titanesques, budgets astronomiques et censure à gogo au programme.
La vérité, c’est que je voulais choisir un des films majeurs sur Cléopâtre et discuter d’une scène en particulier, mais 1) je n’ai pas pu m’y résoudre, 2) les extraits sous-titrés sont impossibles à trouver, et puis 3) changer, ça fait du bien. Donc pour le prix d’un film, vous en aurez six (ça fait un peu marchand de melons, j’en conviens).
[Note : Ce ne sont pas les uniques films sur Cléopâtre, mais les plus importants.]

T'as intérêt à tout lire.

La femme

Tout ce qu’ont pu découvrir les historiens sur son physique est qu’elle avait les traits lourds et un grand nez. Elle était pourtant une grande séductrice, grâce à une voix ensorcelante, du charisme et une culture impressionnante (elle parlait pas moins de dix langues). Belle ou non, elle incarne la femme fatale ultime, devant laquelle les hommes ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Tentatrice de grande envergure, c’est sur son personnage que s’est formé le concept des vamps (séductrices vampiriques aspirant toute force et courage des hommes les approchant), héroïnes des films noirs en particulier.
Boulimique sexuelle, elle se servait de ses esclaves mâles pour assouvir ses envies et les faisait tuer le lendemain. C’était le prix à payer pour sa "compagnie". C’est ainsi qu’elle ensorcela Marc-Antoine (homme de pouvoir inaccessible, au même titre que César), qui laissa tomber pour elle son peuple et tout l’Empire romain, ne pouvant plus s’en séparer.
A côté de cette réputation, Cléopâtre était un pharaon tenace,extrêmement attachée à son pays et à son peuple. Elle gérait de main de maître disettes, sécheresses et luttes politiques. Une bête de nana.

L’histoire (en très gros)

Elle accède au trône à 17 ans, épouse consécutivement ses 2 frères (berk) mais finit par régner seule [les films n'évoquent pas cette partie de sa vie]. Pour agrandir, sauver et moderniser l’Égypte, elle séduit l’empereur romain Jules César en se faisant livrer à lui, enroulée dans un tapis, pour pouvoir l’approcher. César, accusé de délaisser son peuple pour une femme se fait assassiner. Cléopâtre rencontre alors son second, Marc-Antoine, qu’elle séduit également. Ils se marient, mais leur amour est bien réel. Un leader romain, Octave, déclare la guerre à Marc-Antoine. Cléopâtre tente de le séduire, mais en vain. Marc-Antoine se suicide au poignard, Cléopâtre au poison (piquée par un serpent) et meurt dignement sur son trône, pour que personne ne puisse la détrôner.

Les représentations

Bien avant l’invention du cinéma, des actrices s’essayaient déjà à imiter Cléopâtre sur les planches, souvent dans la pièce de Shakespeare, Antony & Cleopatra. En particulier l’actrice britannique Lillie Langtry, qui l’a incarné une centaine de fois sur scène (1890 – 1891).
Lillie Langtry (1890)

1912

Le premier Cléopâtre "connu" (Charles Gaskill) est un film muet avec Helen Gardner, une actrice à succès. Première femme à monter une boîte de production, créatrice de costumes, professeur de pantomime, c’est une femme exceptionnelle, presque autant que Cléopâtre elle-même. Pour les passionnés, le film est disponible en entier sur youtube ici. C’est une archive intéressante, mais pas un film génial. Le personnage de Cléopâtre y est très grave et assez insupportable à mon avis. Mais voyez quand même quelques secondes de la première Cléopâtre muette, dans un costume que l’actrice avait réalisé elle-même :

Helen Gardner (1912) - Theda Bara (1917)

1917

Le second Cléopâtre (J. Gordon Edwards) est connu pour avoir dans son casting la première vamp du cinéma, la belle Theda Bara. Le film est basé sur la pièce de Shakespeare Antony & CleopatraDe son temps, il fut censuré à cause du personnage trop "sexuel" et provocant, et des costumes outranciers. Il est malheureusement impossible de le voir, toutes les copies ayant brûlé lors d’un incendie à la Fox. Il reste seulement des bribes du film, dont ces quelques secondes :

1934

Le Cléopâtre réalisé par Cecil B. DeMille (pas de confusion, Cecil est un homme, et le gagnant de la toute première Palme d’Or à Cannes) est une version qui envoie valser rapidement César pour se concentrer sur l’histoire d’amour entre Cléopâtre et Marc-Antoine. Les réalités historiques et géopolitiques, bien que présentes, sont vraiment reléguées au second plan. C’est un drame amoureux plein d’excès et de faste et c’est assez sublime à regarder. De plus, l’actrice choisie pour le rôle de cette immense production hollywoodienne est… une française ! Claudette Colbert, certainement l’opposé physique de la véritable Cléopâtre, avec son minuscule nez retroussé. Seins nus strassés et robes moulantes au menu.
Ici, vous pouvez admirer la (courte) scène de l’entrée de Cléopâtre à Rome avec César et leur fils Césarion, un bâtard, puisque César était marié à une romaine et a "fauté" avec Cléopâtre, qu’on appelait "la reine prostituée". Pourtant, le peuple qui va bientôt haïr la reine d’Égypte lui réserve un accueil triomphant qui traduit le reste du film : opulence et excès, partout! Les quelques romains que l’on entend discuter dans l’extrait disent simplement "- Elle est belle – Oui, vraiment – Oh, je ne sais pas…", paroles qui soulignent l’éternel doute sur la réelle beauté de la reine d’Égypte. Certains auteurs de l’époque la comparent à une déesse, presque impossible à regarder tellement sa beauté était grande, mais les rares informations "concrètes" concernant son aspect physique (pièces, statues) ne laissent rien paraître de tel ! Mystère.
Claudette Colbert (1934) - Vivien Leigh (1945)

1945

La version intitulée César et Cléopâtre (Gabriel Pascal) est beaucoup moins connue, même avec Vivien Leigh au casting (la Scarlett d’Autant en Emporte le Vent). Peut-être parce que ce n’est pas un film hollywoodien, mais britannique et que c’est une adaptation d’une pièce de George Bernard Shaw et pas de Shakespeare. Une Cléopâtre plus femme enfant que femme fatale (elle a 16 ans dans ce film, alors que Vivien Leigh en avait 32 et l’illusion est parfaite!), un César ironique et blasé, une réalisation assez peu marquée et un aspect beaucoup moins péplum que dans les autres versions. Plus une pièce de théâtre qu’un film, peut-être à cause du jeu des acteurs, très doués. Et particularité : on parle de César et pas de Marc-Antoine, pour une fois !

1963

La version aux 4 Oscars de Joseph L. Mankiewicz est la plus aboutie et la plus spectaculaire de toutes, starring le couple mythique Richard Burton -Elizabeth Taylor, un film de 4h et 5h20 pour la version non-coupée.  Du point de vue de l’intrigue, ce film est un remake de celui de DeMille, mais avec beaucoup plus d’attention sur César. C’est une fresque, un monument, un vrai péplum, avec une rigueur historique incroyable (des historiens étaient consultés pour chaque scène), 64 robes pour Liz Taylor qui fait de Cléopâtre une vraie déesse, des milliers de figurantsun budget qui a failli ruiner la Fox, j’en passe et des meilleures. Niveau opulence, rigueur et qualité, il bat toutes les autres versions. Régalez-vous devant la scène, là aussi, de l’entrée de Cléopâtre à Rome, LA scène culte du film :
Cet extrait ne le montre pas, mais la caméra est placée derrière deux légionnaires romains, à la place de César. Nous avons donc dans cette scène le point de vue de César, à savoir l’angle le plus avantageux puisque c’était à lui que le "spectacle" était destiné. Comme au théâtre, il n’y a qu’une seule place "idéale", de laquelle on a la meilleure vision de l’œuvre, et ici le réalisateur nous l’offre. Hormis la démesure extrême (encore plus que dans la version de DeMille) qui caractérise Cléopâtre, c’est de la démesure d’Hollywood qu’il s’agit ici.
Élizabeth Taylor (1963)

2001

Le film Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre d’Alain Chabat (adapté de la BDAstérix et Cléopâtre) met en scène la reine d’Égypte en la personne de Monica Bellucci[Note : Je ne néglige rien par snobisme !] Un film qui fait part belle à l’humour, tout en mettant en scène la folie des grandeurs, l’orgueil et le pouvoir sexuel de Cléopâtre et la montre comme une femme impitoyable et autoritaire qui mène tout le monde à la baguette, surtout César. Extrait plus que révélateur dans lequel tout cela est condensé : 
Le fait que César fasse comme s’il ne savait pas qui venait le voir (avec arrêt de tout bruit quand il est dos au char et le son qui revient dès qu’il se retourne) est un gag assez drôle en soi, il faut le reconnaître. Il se moque du côté "manifestation" de chaque sortie de la reine, avec l’immense char et la centaine d’esclaves qui l’accompagne (semblable à l’arrivée à Rome du film de DeMille et de Mankiewicz), qui n’envisage pas de passer inaperçu et qu’on ne la remarque pas. Égocentrique, Cléopâtre? C’est certainement la version filmique qui lui attribue le plus de défauts et la rend la plus détestable.
Monica Bellucci (2001) - Angelina Jolie (2012)

2012

Et une nouvelle Cléopâtre que nous prépare en ce moment-même David Fincher,starring Angelina Jolie, mais attention : il est question que cette Cléopâtre ne soit pas représentée comme une séductrice, mais comme un pharaon à part entière. L’actrice devra-t-elle s’enlaidir ou tout simplement ne pas chercher à se sublimer avec des costumes à tomber? Mystère… En tous cas, on sera loin d’Élizabeth Taylor.
Un point commun entre ces films : les actrices, toujours représentantes des canons de beauté de l’époque (Theda Bara n’a rien à voir avec Angelina Jolie). Ces belles femmes sont d’ailleurs à mille lieues de ressembler à "la vraie" Cléopâtre, avec ses traits lourds et son grand nez. Pourquoi? Parce que selon les époques et les lieux, les canons de beauté, comme la mode, évoluent et que la représentation que l’on se fait de Cléopâtre, irrésistible avant d’être belle, doit subsister. Cléopâtre sera toujours LA plus belle, LA plus puissante, LA plus maligne et LA femme à envier du moment. Beauté immortelle et immuable. (La it-girl, quoi.)
PARDON? Bon, puisque vous insistez… 
 Astérix et Cléopâtre (1968) de Goscinny et Uderzo, les créateurs d’Astérix en personne.

Le ballet des Chaussons Rouges

C’est un fait, mille ouvrages théoriques sur le cinéma vous le démontreront par A+B : le septième art est le plus total des arts puisqu’il peut en lui seul réunir et contenir les six autres. Cela ne rend pas les autres arts moins importants, et ce n’est pas parce que l’on va au cinéma qu’il faut arrêter de lire ou d’aller au musée, mais certains films sont de véritables prouesses artistiques, et pour nourrir cette prise de conscience sur « le cinéma comme art total », un film déclasse tous les autres.
Les Chaussons Rouges (The Red Shoes - 1948) est un film de Michael Powell et Emeric Pressburger, un duo de cinéastes indépendants, auteurs de bon nombre de classiques du cinéma britannique.
Le film est ultra célèbre pour sa ballerine rousse et ses chaussons de danse rouge vif, à ne surtout pas confondre avec l’autre paire de chaussures rouges la plus connue du cinéma : celles de Dorothy du Magicien d’Oz (1939 – on y reviendra). Elles ont pourtant chacune un pouvoir sur celle qui les portent.
Côté symbolique, j’ajouterai que la couleur rouge a autant de significations positives que négatives, à savoir : la passion, la sexualité et le triomphed’un côté, et le sang, l’enfer et le danger de l’autre. Ce qui traduit complètement l’ambivalence du personnage principal et son histoire. Venons-en.
Scène Culte #21 : Le ballet des Chaussons Rouges The Red Shoes 1948 0011
Les Chaussons Rouges raconte l’ascension simultanée d’une ballerine, Victoria Page (Moira Shearer) et d’un compositeur, Julian Craster (Marius Goring). Ces deux personnages forment un trio amoureux avec celui qui les unit : le directeur de la troupe de ballet, Boris Lermontov (Anton Walbrook). Julian écrit un ballet pour Victoria à la demande de Lermontov, Les Souliers Rouges, inspiré du conte d’Andersen.
C’est un triomphe, Victoria devient une ballerine célèbre dans toute l’Europe, mais l’histoire d’amour naissante entre Victoria et Julian provoque la colère et la jalousie de Lermontov. Il renvoie le compositeur et Victoria démissionne, renonçant ainsi à sa passion pour la danse et l’art au profit de son amour. Mais l’héroïne qu’elle incarne dans Les Chaussons Rouges prend le dessus sur Victoria, les chaussons ne s’enlèvent plus et n’arrêtent pas leur course folle.

La scène culte de ce film, c’est la scène du ballet des Chaussons Rouges, la clé de voûte de l’histoire. Ce ballet incroyable qui dure 17 minutes nécessita une vingtaine de décors somptueux, 53 danseurs et 4 semaines de tournage. Victoria danse alors le conte d’Andersen « Les Souliers Rouges », l’histoire d’une jeune femme qui tombe amoureuse d’une paire de souliers. Elle les enfile et se met à danser, heureuse et légère, jusqu’au bout de la nuit. Au petit matin, exténuée, elle tente de s’arrêter, mais les souliers ne sont pas fatigués et continuent de danser, interminablement.
Avant de la regarder et pour bien en profiter, il faut voir en quoi cette scène réunit-elle tous les arts à elle seule? Littérature et poésie : il s’agit d’une adaptation du conte « Les Souliers Rouges » du célèbre conteur danois Hans Christian Andersen, à qui l’on doit notamment « La Petite Sirène », « Le Vilain Petit Canard », « La Petite Fille aux Allumettes », etc. Danse et pantomime : il s’agit de l’histoire d’une ballerine, il y a donc de longues scènes dansées qui allient un jeu théâtral digne d’acteurs muets. Musique : l’un des personnages principaux s’est fait voler ses compositions musicales pour le ballet, la musique originale – composée spécialement pour le film, a reçu l’Oscar et le Golden Globe de la meilleure musique. Peinture, Dessin et Architecture : sont présents dans la vingtaine de décors de théâtre « sur scène » dans lesquels Victoria danse et saute de l’un à l’autre. Ces décors sublimes ont été construits à partir de véritables peintures réalisées par Hein Heckroth, qui obtint pour ce film l’Oscar du meilleur directeur artistique (décors, costumes et accessoires). Voici quelques unes des peintures en question, que vous reconnaitrez sûrement en regardant l’extrait :
Scène Culte #21 : Le ballet des Chaussons Rouges montage red shoes 1
Scène Culte #21 : Le ballet des Chaussons Rouges 001
Voici donc le monstre :


En parallèle de la mise en scène décrite plus haut, Victoria fait également une traversée de l’art en dansant de tableaux en tableaux : elle passe par un cirque, un bal, un musée (dans lequel les œuvres tombent par terre), un cimetière (avec caveaux à colonnes et statues) et danse avec du papier imprimé.
Le plus important étant les techniques propres au cinéma utilisées dans la scène : superpositions de plans, glissements hallucinogènes (quand elle se regarde dans la vitrine), fondus enchaînés, apparitions dues au montage (les chaussons qui disparaissent de la vitrine et apparaissent à ses pieds). Ces techniques sont là pour nous rappeler, au cas où on l’aurait oublié, que l’on regarde Les Chaussons Rouges le film, pas le ballet. Les spectateurs dans le théâtre où joue Victoria ne peuvent pas voir cela, nous si. Avec un film, on peut faire encore plus de choses et on ne s’embarrasse pas de la réalité, de ce qui est possible ou pas.
Ce film est une réflexion sur l’art, la vie et la douleur obligatoire entre les deux. La douleur des choix que l’on fait pour vivre et les sacrifices pour l’art, du corps et de l’esprit. Danser sur la pointe des pieds pour toujours serait aussi douloureux que de taper sur les touches d’un piano toute sa vie, de gratter les cordes d’une guitare à l’infini, ou de ne jamais s’arrêter d’écrire. Si l’on fait le choix de « faire de l’art », on s’y consacre corps et âme, ou pas du tout. Mais si l’on ne peut pas vivre sans danser, sans peindre ou sans écrire, que reste-t-il comme choix sinon mourir ? L’art mérite-t-il que l’on meurt pour lui?
Ces dilemmes impossibles sont classiques des films de Powell et Pressburger, dont les personnages sont toujours tiraillés entre l’ambition et l’amour et la vie et la mort. Michael Powell justifia l’immense succès des Chaussons Rouges par ceci : « Pendant dix ans on nous avait dit à tous d’aller mourir pour la liberté et la démocratie, et maintenant que la guerre était finie, Les Chaussons Rouges nous disait d’aller mourir pour l’art. »
Enfin, ce film rend l’art accessible à tous. Dans une salle, les bourgeois sont mêlés aux ouvriers. En payant un simple ticket de cinéma, on peut voir un vrai ballet sans passer par la case opéra / robe longue / costume trois pièces. Une révolution.
UNE citation : “- Why do you want to dance? – Why do you want to live?”  Boris Lermontov & Victoria Page
A savoir : Une version remastérisée du film par Martin Scorsese est sortie, en Blu-Ray et au cinéma, en 2010. Cette version a fait l’ouverture du festival de Cannes en 2009, quand Scorsese en était le président. | Si on compare Les Chaussons Rouges à Black Swan, je me fâche tout rouge.

La Lolita de Kubrick

Stanley Kubrick est un it-director, un basic, une valeur sûre. Il est presque la petite robe noire du cinéma. S’il n’a réalisé « que » 13 films, 9 sont incontestablement des grands classiques (Orange Mécanique2001 l’Odyssée de l’EspaceEyes Wide Shut, pour ne citer qu’eux) et très différents les uns des autres, tant par leur sujet que par leur style, mais toujours avec un souci extrême du détail. C’était la force et le drame de Kubrick, il était méticuleux et n’a pas pu réaliser autant de films qu’il l’aurait souhaité.
Son adaptation filmique de Lolita, le roman édité comme « pornographique » de Vladimir Nabokov (1955), était – de base, un vrai défi, une chasse à la censure. Malgré une réécriture du scénario avec Nabokov lui-même (allusions sexuelles supprimées ou suggérées, héroïne âgée de 15 ans au lieu de 12) et un tournage effectué en Grande-Bretagne pour échapper au dictat des puritains américains, le film fut interdit aux moins de 18 ans à sa sortie en 1962 et l’actrice principale, Sue Lyon, alors âgée de 16 ans ne put même pas assister à la projection !
Scène culte #19 : La Lolita de Kubrick lolita 1962 02 g 1024x631
Humbert Humbert (James Mason), un professeur de littérature française, cherche à louer une chambre pour l’été dans le New Hampshire. Il visite la maison de Charlotte Haze (Shelley Winters), jeune veuve en manque d’amour qui tente de lui vanter sa maison afin qu’il s’y installe, à grands renforts de faux érudisme et séduction grossière. Alors qu’il s’apprête à partir pour aller chercher ailleurs, il découvre la fille de Charlotte, Dolorès, surnommée « Lolita » (Sue Lyon), dont il tombe immédiatement amoureux. Pour rester auprès d’elle, Humbert louera la chambre puis épousera la mère. Lorsque celle-ci apprend la vérité en lisant le journal intime de son mari, elle quitte précipitamment sa maison sous le coup de l’émotion, se fait écraser par une voiture et meurt. Humbert, beau-père de Lolita, devient son tuteur légal. Leur amour platonique se transforme en passion. Donc oui, inceste et pédophilie au cinéma dans les années 60, même avec une mise en scène très chaste et une réalisation parfaite, ça passe mal.
On peut toujours discuter de « quelle scène est la plus culte », surtout quand le film en question est un classique. Mais il semble logique que dans Lolita, la scène la plus remarquable soit celle de l’apparition de Lolita, qui n’arrive qu’une vingtaine de minutes après le début du film. On l’attend, donc.

Et c’est ici que tout commence. Kubrick a fait en sorte que le spectateur ait la même réaction que le pauvre Humbert en voyant Lolita : le coup de foudre. Un plan fixe dans lequel elle occupe tout l’espace d’une installation tellement méticuleuse qu’elle ne paraît pas naturelle une seconde : serviette étalée sans un pli, livre ouvert en son milieu, posture très étudiée mettant en valeur chaque partie de son corps (lumière du projecteur orienté sur les jambes pour les allonger et attirer le regard dessus). Le chapeau qu’elle porte n’est pas non plus choisi au hasard, il la transforme en véritable fleur au milieu du jardin, ce qui donne non seulement l’impression qu’elle est une fleur parmi les fleurs, mais surtout, une jeune fille en fleur. Ce n’est pas pour rien qu’on appelle communément une jeune fille en fleur une « lolita ». Les hommes parlent d’elle comme étant une « nymphette », ce surnom prend tout son sens dans ce décor, presque nue au milieu d’un jardin.
Quant à la mère, elle présente sa fille comme un élément « décoratif » du jardin, avant de lui ordonner de baisser le son de sa radio. Ce dédain et cette tentative de la rendre invisible (alors qu’on ne voit qu’elle) montre la jalousie que la mère éprouve pour sa fille, aurait-elle eu un pressentiment? L’ordre qu’elle lui donne (de baisser le son) la rassure sur le seul pouvoir qu’elle a sur Lolita, de contrôler certaines de ses actions.

Lorsque la mère demande à Humbert ce qui l’a fait changer d’avis, il répond en citant l’argument le plus ridicule qu’elle lui ait donné : ses tartes aux cerises. Nous savons que c’est pour Lolita, il le sait aussi, et Lolita l’a bien compris à en juger par son sourire qui clôture la scène. Ce sourire sur son visage d’enfant montre l’ambivalence de sa personnalité : une tendresse enfantine et une innocence, mais aussi un feu qui l’anime et une perversion. C’est certainement pour appuyer cette double personnalité, cette balance entre innocence et perversion, que le personnage masculin a un nom double.Humbert Humbert, comme s’il y en avait un de trop. Quel Humbert prendra le dessus sur l’autre? La raison ou la passion?
UNE réplique : « - What was the decisive factor? My garden? – … I think it was your cherry pies. » Charlotte Haze – Humbert Humbert
À savoir : Sue Lyon remporte pour Lolita le Golden Globe du meilleur espoir. |Kubrick n’a jamais reçu l’Oscar du meilleur réalisateur.

La fille du puisatier : Pagnol VS. Auteuil

Pour cette semaine, placée sous le signe de la fête des pères, j’avais envie de parler du sujet le plus passionnant des relations pères/filles (hormis le fait que l’on finit par se caser avec un mec qui est soit le sosie de notre père, soit son total opposé), qui fut pendant bien longtemps un protocole – et peut encore l’être aujourd’hui : la demande en mariage auprès du papa. Un mec viendra un jour, sournoisement, vous voler à votre père avec ces quelques mots : « Voulez-vous m’accorder la main de votre fille? ». [ndlr : Salut, je vis au XIXe siècle, je trouve ça trop romantique.]
Alors plutôt que de vous passer le clip de Roméo et Juliette (Avoir une fille, bien sûr), je m’étais dit qu’une scène bien puissante de La Fille du Puisatier, ce serait vraiment top. Une occasion de comparer la version de Marcel Pagnol himself (1940) et celle de Daniel Auteuil (2011), que certaines sont peut-être allées voir au ciné sans forcément connaître l’original.
Scène Culte #16 : La Fille du Puisatier (Pagnol VS Auteuil) fille du puisatier 1940 10 g 1024x669
Pascal Amoretti, puisatier (qui creuse et entretient des puits) d’un village de Provence, a une fille belle, dévouée et vertueuse : Patricia. Un jour, elle croise Jacques Mazel, un aviateur plutôt pas mal, et au bout du deuxième rencard ils se roulent dans l’herbe au clair de lune (clin d’œil appuyé). Ils se donnent rendez-vous le lendemain, mais le soir-même Jacques est mobilisé et doit partir au front, alors il écrit une lettre pour expliquer son absence à Patricia et lui demander de l’attendre. Il confie cette lettre à sa mère et lui demande d’aller au rendez-vous lui remettre. Elle y va, mais voyant que la fille en question est la fille du puisatier et pas une petite bourgeoise, elle se cache et détruit la lettre. [ndlr : Si seulement ils avaient eu des textos ou Facebook...] Sauf que Patricia est enceinte. Elle l’avoue à son père, qui va se rendre plein de courage chez Mr et Mme Mazel pour parler mariage et défendre sa princesse pour sauver leur honneur.
C’est cette scène qui est le cœur du film. Faites attention à : la poésie et la profondeur des répliques / le jeu impeccable des acteurs (Raimu, surtout, dans le rôle du puisatier). Notez aussi que les 2 pères parlent innocemment d’une lettre qui aurait pu être une preuve de leur relation, et qu’à ce moment précis la mère ne dit rien (puisqu’il y avait bien une lettre, mais qu’elle l’a détruite). La vidéo dure 9 minutes puisque la scène est entière, mais la fin est superbe alors ne partez pas.

[Mais ça claque pas TROP cette scène? Si j'étais jury de La Nouvelle Star, je dirais que ça "met les poils".]

D’abord, le puisatier présente sa brochette de filles : bien élevées, habillées et en bonne santé, pour préparer les « futurs grands-parents » à ce qui les attend. Du « bon sang » et des yeux de la couleur de l’eau du puits (si c’est pas joliment dit, ça). Les choses se disent petit à petit : au début il dit des banalités sur ses petites, puis il parle de Patricia, puis du fait qu’elle est enceinte, et sont abordées des questions plus embarrassantes : la vérité (jusqu’où le père doit-il croire sa fille?), l’argent , la vertu et l’honneur. Cette scène parle bien sûr des rapports de classes d’une manière touchante parce que 1) poétique : « Il faut se méfier des gens qui vendent des outils et ne s’en servent jamais » (c’est pas tous les jours que vous entendez des dialogues comme ça au ciné, je me trompe?) 2) vraie : Pagnol appartient au mouvement du réalisme – comment on le sait? grâce aux décors naturels, à l’accent des personnages, leurs expressions, la fidélité à la situation économique et idéologique de l’époque, par exemple.
L’histoire de La Fille du Puisatier, c’est l’histoire d’une fille-mère que l’on doit cacher, parce qu’avoir un enfant hors mariage est montré du doigt. En passant pour une fille facile, elle déshonore son père (chef de famille absolu) parce qu’il l’aurait mal éduqué. Mais ce film traite surtout de l’amour, la beauté des petites gens et du pardon : le moment où le cœur s’ouvre, où l’on oublie les codes, la morale et la bienséance. Ok, après cette scène que vous venez de voir, il abandonne sa fille, enceinte, sur un chemin, parce qu’il a honte. Mais il l’abandonne pour mieux venir la rechercher, laissant derrière lui la morale conservatrice et ce mode de vie figé dont il ne veut plus, qui mène un père à renier son enfant. Un thème courageux et progressiste que met en scène Pagnol, en plein dans le régime de Vichy.
Pour ce qui est de la version 2011 de La Fille du Puisatier de Daniel Auteuil (qui, lui-même, a été découvert en jouant Ugolin dans Jean de Florette et Manon des Sources, autres oeuvres de Pagnol) : elle change quoi? elle est mieux? moins bien? fidèle? Avec l’extrait pas terrible de notre scène qui était disponible, j’ai préféré mettre deux bandes-annonce, dont la 1ere est uniquement constituée du dialogue de notre scène (confirmation que c’est vraiment la plus importante du film, méga culte) où l’on peut voir pas mal d’extraits :

Les plans de cette scène sont beaucoup plus rapprochés que dans la version de Pagnol, on a droit à des gros plans sur Auteuil, mais ne surtout pas y voir du nombrilisme : c’est juste qu’il s’est concentré à mort sur cette scène-là. Elle se détache absolument du reste du film et les gros plans rendent les échanges entre les personnages encore plus profonds et tragiques. La façon de parler d’Auteuil et la manière dont il déclame ses répliques les font vraiment ressortir par rapport aux autres. Par exemple, il a modifié légèrement LA phrase culte, et dans sa version, elle claque plus : « Elle est perdue pour moi » VS « Et même elle est perdue pour moi », vos votes? Moi j’ai choisi.
Ok, Kad Merad ne remplace pas Fernandel, mais Auteuil vaut bien Raimu (les doigts dans le pif, même), Nicolas Duvauchelle n’est pas crédible un instant en gentil bourgeois tout lisse (il a une barbe de 3 jours et des tatouages dans l’inconscient collectif), mais Jean-Pierre Daroussin est superbe et Sabine Azéma détestable mais comme c’est ce qu’on lui demande, ça passe. Enfin, on sent Auteuil tellement honnête et amoureux de Pagnol et de cet univers qu’il porte le film d’une façon incroyable (et il fallait la porter, la Astrid Berger-Frisbee, parce qu’elle est sacrément mauvaise).
Malgré l’évolution fulgurante des mœurs, c’est un film qui touche et nous émeut toujours autant maintenant, peut-être parce que l’image de la jeune fille victime des hommes, elle, est toujours aussi présente que la relation père-fille sera particulière. Et c’est justement parce que ce film est intemporel qu’Auteuil s’est permis de le ressortir sur les écrans en 2011.
UNE réplique : « Ma fille, c’est une fille perdue. Elle est perdue pour moi. » – Pascal Amoretti
A savoir : Le tournage a été arrêté plusieurs mois à cause de la guerre (1940), Pagnol a du changer la fin du film pour coller à la réalité : la première version du film prévoyait la victoire de la France et la version définitive rassemble la famille et les villageois autour d’un poste de radio où l’on entend le maréchal Pétain déclarer l’armistice et la capitulation de la France.

Emmanuelle Béart toute nue dans Manon des Sources

Il y a quelques semaines, j’ai eu des spasmes de joie en voyant, placardées dans le métro, des affiches de La Fille du Puisatier, par Daniel Auteuil. Si vous êtes aussi sensibles que je le suis (et bizarrement, je n’en doute pas), vous ne résistez pas à la belle poésie de Pagnol, à l’accent du Sud, son soleil, ses cigales, ses pioupious et ses histoires de mariage, d’honneur et de famille. Là c’est le moment où j’ai envie de dire à ma mamie que je l’aime, puisque c’était chez elle que (déjà) je regardais en boucle ces adaptations de Pagnol, à l’âge où j’avais des robes à smocks et des dents en moins.
Scène Culte #9 : Emmanuelle Béart à oilpé dans Manon des Sources manon
Marcel Pagnol, grand écrivain français devant l’éternel, publie en 1963 un roman en 2 tomes : L’Eau des Collines (Jean de Florette et Manon des Sources). Dix ans plus tôt, il avait déjà réalisé Manon des Sources en film, mais bordeeel c’est compliqué. Bref. En 1986, Claude Berri (Germinal,Ensemble, c’est toutadapte ces romans au cinéma. Deux films qui ne vont pas l’un sans l’autre.
On va faire court. Jean de Florette (Gérard Depardieu), un intellectuel de la ville, accessoirement bossu, débarque en Provence où il hérite d’une propriété, pour devenir paysan. Ses deux voisins, César Soubeyrand (Yves Montand) et son neveu Ugolin (Daniel Auteuil) voulaient acheter la propriété et du coup sont un peu verts. Ils décident de boucher avec du mortier de bâtard la source de cette terre, parce que sans elle, la propriété ne valait rien et ils pourraient la racheter pour rien. Le bossu l’a gardé malgré tout, et s’est tué à petit feu à transporter sur ses épaules des litres d’eau chaque jour et à attendre une pluie qui ne viendrait jamais, alors qu’il avait une source juste sous ses pieds. Tout le monde savait, personne n’a rien dit. Du pur sadisme. Le plus vieux des 2 salauds (« le Papet ») le regardait souffrir en se frottant les mains, l’autre se sentait coupable, parce qu’il l’aimait bien, ce gentil bossu. A la fin, en voulant creuser un puits, il meurt. Les 2 vilains achètent la terre pour trois fois rien et trouvent l’eau d’un seul coup. Pas chelou.
Le 2e volet, Manon des Sources, c’est la vengeance de la fille du bossu, Manon (Emmanuelle Béart), qui découvre le coup de pute et va leur faire payer. En prime, Ugolin (le plus jeune, celui qui avait des remords) tombe follement amoureux d’elle. C’est ici que cela se passe (attention, c’est court) :



Cette scène est très particulière car elle marque le début de la fin pour le pauvre Ugolin, l’idiot du village au service de son Papet. Complètement foudroyé par la beauté de Manon, il en perd l’appétit et le sommeil et passera désormais son temps à la suivre dans les collines. Il mettra en douce dans ses pièges à elle (qui ne fonctionnaient pas) tout son gibier à lui et il coudra même un ruban de ses cheveux sur sa poitrine, à la place du cœur. Si ça ce n’est pas romantique. Personnellement, si un mec me courrait après dans les collines en me disant « Je t’aimeuuh Manong, je t’aimeuh d’amour, je t’aimeuh d’uneuh manièreuh queuh c’est pas possibleuh de le direuh » (ou comment écrire l’accent marseillais), ben je kifferai. Ouioui.
L’histoire de ces deux films est très semblable aux tragédies grecques, non seulement par le décor naturel méditerranéen presque divin, mais aussi par les crimes et les faiblesses de ces mortels (très semblables aux nôtres, on ne peut pas les haïr, même les mauvais) qui se trouvent les uns après les autres foudroyés par Dieu (ou la nature, selon les croyances). Dans cet univers, Manon évolue comme une nymphe – et dans cette scène de musique/danse plus que dans n’importe quelle autre, une déesse de la beauté et de la nature. De plus, le fait qu’elle joue de l’harmonica de son père d’une façon très joyeuse (quand elle s’en sert habituellement, c’est pour jouer l’air triste que jouait son père) est fait pour « narguer » le pauvre homme, genre « si ça se trouve j’aurais bien voulu de toi, mais tu as tué mon père, mate un peu ce que tu rates, tralala ! ».
C’est ici qu’Emmanuelle Béart s’est fait connaitre, en montrant son magnifique visage et son petit corps parfait (sans les implants mammaires et la bouche refaite).
[PS : Allez vraiment voir La Fille du Puisatier, en salles en ce moment. Parce queManon des Sources et Jean de Florette, vous pourrez les voir et les revoir chez vous (en DVD ou en téléchargement "légal" - clin d'œil appuyé), mais du Pagnol au cinéma - parce qu'Auteuil fait vraiment du Pagnol, c'est bougrement pas pareil.]
Pitch du film : Dix ans après la mort de son père, le bossu Jean de Florette, Manon n’a pas oublié que « le Papet » et Ugolin sont les responsables de sa mort, le privant de sa source. Un jour, une de ses biquettes se casse la gueule dans une grotte et elle trouve alors la source qui alimente le village. Elle la bouche, tenant ainsi sa vengeance contre le Papet et Ugolin, qui entre temps est tombé follement amoureux d’elle.
A savoir : Daniel Auteuil a réussi là où Ugolin a échoué : il a vécu en couple 11 ans avec Emmanuelle Béart (ils ont même une fille).