mercredi 18 décembre 2013

La Lolita de Kubrick

Stanley Kubrick est un it-director, un basic, une valeur sûre. Il est presque la petite robe noire du cinéma. S’il n’a réalisé « que » 13 films, 9 sont incontestablement des grands classiques (Orange Mécanique2001 l’Odyssée de l’EspaceEyes Wide Shut, pour ne citer qu’eux) et très différents les uns des autres, tant par leur sujet que par leur style, mais toujours avec un souci extrême du détail. C’était la force et le drame de Kubrick, il était méticuleux et n’a pas pu réaliser autant de films qu’il l’aurait souhaité.
Son adaptation filmique de Lolita, le roman édité comme « pornographique » de Vladimir Nabokov (1955), était – de base, un vrai défi, une chasse à la censure. Malgré une réécriture du scénario avec Nabokov lui-même (allusions sexuelles supprimées ou suggérées, héroïne âgée de 15 ans au lieu de 12) et un tournage effectué en Grande-Bretagne pour échapper au dictat des puritains américains, le film fut interdit aux moins de 18 ans à sa sortie en 1962 et l’actrice principale, Sue Lyon, alors âgée de 16 ans ne put même pas assister à la projection !
Scène culte #19 : La Lolita de Kubrick lolita 1962 02 g 1024x631
Humbert Humbert (James Mason), un professeur de littérature française, cherche à louer une chambre pour l’été dans le New Hampshire. Il visite la maison de Charlotte Haze (Shelley Winters), jeune veuve en manque d’amour qui tente de lui vanter sa maison afin qu’il s’y installe, à grands renforts de faux érudisme et séduction grossière. Alors qu’il s’apprête à partir pour aller chercher ailleurs, il découvre la fille de Charlotte, Dolorès, surnommée « Lolita » (Sue Lyon), dont il tombe immédiatement amoureux. Pour rester auprès d’elle, Humbert louera la chambre puis épousera la mère. Lorsque celle-ci apprend la vérité en lisant le journal intime de son mari, elle quitte précipitamment sa maison sous le coup de l’émotion, se fait écraser par une voiture et meurt. Humbert, beau-père de Lolita, devient son tuteur légal. Leur amour platonique se transforme en passion. Donc oui, inceste et pédophilie au cinéma dans les années 60, même avec une mise en scène très chaste et une réalisation parfaite, ça passe mal.
On peut toujours discuter de « quelle scène est la plus culte », surtout quand le film en question est un classique. Mais il semble logique que dans Lolita, la scène la plus remarquable soit celle de l’apparition de Lolita, qui n’arrive qu’une vingtaine de minutes après le début du film. On l’attend, donc.

Et c’est ici que tout commence. Kubrick a fait en sorte que le spectateur ait la même réaction que le pauvre Humbert en voyant Lolita : le coup de foudre. Un plan fixe dans lequel elle occupe tout l’espace d’une installation tellement méticuleuse qu’elle ne paraît pas naturelle une seconde : serviette étalée sans un pli, livre ouvert en son milieu, posture très étudiée mettant en valeur chaque partie de son corps (lumière du projecteur orienté sur les jambes pour les allonger et attirer le regard dessus). Le chapeau qu’elle porte n’est pas non plus choisi au hasard, il la transforme en véritable fleur au milieu du jardin, ce qui donne non seulement l’impression qu’elle est une fleur parmi les fleurs, mais surtout, une jeune fille en fleur. Ce n’est pas pour rien qu’on appelle communément une jeune fille en fleur une « lolita ». Les hommes parlent d’elle comme étant une « nymphette », ce surnom prend tout son sens dans ce décor, presque nue au milieu d’un jardin.
Quant à la mère, elle présente sa fille comme un élément « décoratif » du jardin, avant de lui ordonner de baisser le son de sa radio. Ce dédain et cette tentative de la rendre invisible (alors qu’on ne voit qu’elle) montre la jalousie que la mère éprouve pour sa fille, aurait-elle eu un pressentiment? L’ordre qu’elle lui donne (de baisser le son) la rassure sur le seul pouvoir qu’elle a sur Lolita, de contrôler certaines de ses actions.

Lorsque la mère demande à Humbert ce qui l’a fait changer d’avis, il répond en citant l’argument le plus ridicule qu’elle lui ait donné : ses tartes aux cerises. Nous savons que c’est pour Lolita, il le sait aussi, et Lolita l’a bien compris à en juger par son sourire qui clôture la scène. Ce sourire sur son visage d’enfant montre l’ambivalence de sa personnalité : une tendresse enfantine et une innocence, mais aussi un feu qui l’anime et une perversion. C’est certainement pour appuyer cette double personnalité, cette balance entre innocence et perversion, que le personnage masculin a un nom double.Humbert Humbert, comme s’il y en avait un de trop. Quel Humbert prendra le dessus sur l’autre? La raison ou la passion?
UNE réplique : « - What was the decisive factor? My garden? – … I think it was your cherry pies. » Charlotte Haze – Humbert Humbert
À savoir : Sue Lyon remporte pour Lolita le Golden Globe du meilleur espoir. |Kubrick n’a jamais reçu l’Oscar du meilleur réalisateur.

Edward aux mains d'argent de Tim Burton

Rien de plus commun que d’aimer Tim Burton. Je crois avoir croisé beaucoup plus de fans de Tim Burton que de fans de Steven Spielberg ou de Woody Allen. Dès que je croise un ado, il a écrit The Nightmare Before Christmas (ou autre, mais c’est souvent celui-là) au blanco sur son sac. J’ai l’impression que les films de Tim Burton sont à l’adolescence ce que les Disney sont à l’enfance : un passage obligé, un amour durable. Même si il a tout cassé, avec son dernier film.
Si son esthétique est reconnaissable entre mille, les préférences des fans peuvent diverger de beaucoup, entre ceux qui aiment moins les comédies musicales (Sweeney ToddLes Noces Funèbres, Charlie et la Chocolaterie), ceux qui trouvent Mars Attacks! trop kitsch, Sleepy Hollow trop sanglant, Big Fish pas assez noir… J’ai décidé de parler d’Edward aux mains d’argent aujourd’hui, même si ce n’est pas mon préféré, parce que 1) c’est le film burtonien par excellence, 2) tout le monde aime ce film, 3) on me l’a gentiment demandé.
Scène culte #18 : Edward aux mains dargent edward aux mains d argen ii14 g1 1024x679
Une grand-mère raconte à sa petite fille une histoire pour l’endormir. Un jeune homme, Edward (Johnny Depp), créé par un brillant inventeur, vit seul dans un sombre château. Un soir de Noël, le vieil homme meurt subitement, alors qu’il allait achever son œuvre en offrant deux belles mains à Edward. La pauvre créature est donc condamnée à vivre avec des lames tranchantes à la place des doigts. Un jour, Peg Boggs (Dianne Wiest), une curieuse représentante en cosmétiques, s’aventure dans le château et prend pitié pour la pauvre créature, qu’elle ramène chez elle, dans une banlieue américaine typique. Il tombe amoureux de Kim (Winona Ryder), la fille de Peg, seule personne encore extérieure à la communauté des adultes, qui pourra l’aimer et le comprendre.

Un enfant qui ne veut pas dormir (donc, rêver) pose une question rationnelle à un adulte pour satisfaire sa soif de savoir. « D’où ça vient la neige? » L’adulte connait la vérité, mais va répondre d’une drôle de façon : par un conte. Évidemment, l’enfant n’aura pas la réponse à sa question, mais il aura trouvé le sommeil et pourra rêver tranquillement. Parce qu’il n’y a qu’à cet âge-là qu’on peut le faire. Ici, l’atmosphère estclassiquement propice à la lecture du conte : une grand-mère pour narrateur, une petite fille dans son lit, des couleurs chaudes et un feu de cheminée à l’intérieur de la maison, et une nuit enneigée (couleurs froides) à l’extérieur. Burton, en commençant ainsi son film, met le spectateur en condition d’écoute du conte.
Le premier élément du film que l’on voit est le manoir dans lequel vit Edward.
Le décor est planté. Chez Burton, la demeure du héros présente les mêmes caractéristiques : elle est souvent sur une colline (entre ciel et terre), toujours isolée, sombre et aux perspectives farfelues (lignes brisées ou déformées). C’est le cas, par exemple, de celle de Jack Skelligton dansL’Étrange Noël de Mr Jack, celle de Charlie dans Charlie et la Chocolaterie, deBatman, de Beetlejuice et bien sûr d’Edward. Le château d’Edward lui ressemble en tous points : il est sombre, abandonné, inachevé, gris, mais renferme un magnifique jardin aux sculptures incroyables. Au centre de celles-ci, un arbre immense est taillé en forme de main.
Ce type de demeure s’oppose à celles des « autres », toutes identiques, alignées, carrées et colorées. On trouve souvent dans les films de Burton la confrontation classique entre rêves et réalité, mais surtout celle entre conformisme et marginalitéLes êtres « différents » vivent dans une isolation totale(le géant dans sa grotte et la sorcière dans Big Fish), quand les autres vivent en communauté et mènent tous la même existence étriquée.

Le personnage d’Edward, que l’on aperçoit mystérieusement, tourné vers la fenêtre, est presque un mort-vivant. Inspiré de Frankenstein (référence importante de Tim Burton, on la retrouve dans son court-métrageFrankenweenie – qu’il adapte en long en ce moment!), il est présenté comme l’œuvre d’un inventeur, une machine. Il ne saigne pas, mais la tristesse infinie qui se lit dans son regard fait de lui quelqu’un de très humain et nous fait oublier qu’il n’en n’est pas un. La grand-mère le dit : il n’est « pas fini », et c’est l’origine de sa souffrance. Un être incomplet, comme le cavalier sans tête (que l’on retrouve chez Burton dans Sleepy Hollow, décidément). Il est semblable au personnage typique burtonien : solitaire, marginal, pâle, timide et distant.

Vous l’aurez compris, cette scène est la réponse à la question de la petite fille du début.
Il y a un aspect onirique très fort dans cette scène, peut-être plus que dans toutes les autres. Tout d’abord la musique de Danny Elfman (Ice Dance, pour le nom du morceau) : la musique cristalline et les chœurs doux et enchanteurs ajoutés au travelling circulaire dont Kim est le centre la transforment enballerine d’une boîte à musique. L’arbre taillé en forme de dinosaure et le bloc de glace qu’il taille en forme d’ange – deux créatures « fantastiques » façonnées à partir d’une matière réelle, ajoutent du merveilleux à la scène. Enfin, les flocons de neige sur le ciel noir qui contrastent ensemble et ne sont ni plus ni moins que les éléments physiques qui jouxtent le ciel et la terre.
L’autre élément important de cette scène? Bien sûr : la main. Les mains de chair que Kim agite dans l’air, pour toucher les flocons qu’Edward fait pleuvoir, grâce à ses « mains » à lui. Les gros plans des mains de Kim qui dansent sous les flocons, grâce à l’esthétique du rêve qui les entourent, représentent le rêve d’Edward : avoir des mains, pouvoir toucher, être comme les autres. Elles rappellent l’arbre sculpté en forme de main qui trônait au milieu de son jardin. Ne pas pouvoir toucher sans blesser (ce n’est pas pour rien qu’à la fin de l’extrait il blesse Kim à la main, maladroitement), être incapable de fonctionner comme tout le monde et être rejeté pour cela. Pas besoin d’avoir des ciseaux à la place des mains pour se reconnaître dans ce personnage.
UNE réplique : « - Hold me. – I can’t. » – Kim & Edward
A savoir : Winona Ryder et Johnny Depp étaient en couple lors du tournage de ce film. | Adolescent, Tim Burton avait déjà dessiné Edward, dont la crinière ébouriffée est inspirée de la sienne. | Le nom d’Edward est inspiré d’Ed Wood, réalisateur du fameux film Plan 9 From Outer Space, que Tim Burton adore et à qui il a consacré son film, Ed Wood (1994). | L’inventeur est incarné par Vincent Price, autre idole de Burton, à qui il a consacré un court-métrage, Vincent.

La lune et Pierrot le fou

Il y a plusieurs façons de regarder un film. On peut regarder un film « passivement »juste pour l’histoire, pour se divertir, comme on regarde la télé.C’est d’ailleurs le cas pour une écrasante majorité de spectateurs, et on commence tous par là avant d’être « sensibilisé » au cinéma. Comme quand on apprend à lire avec Ratus (ou Marc Lévy) et qu’un jour on lit Proustqu’on trouve cela beau et que l’on se dit « Avec des mots et des idées, on peut faire ça?! C’est magnifique, il faut que je le relise, et que j’en lise d’autres ! » Avec le cinéma, c’est la même chose. Un jour, un déclic se produit et tu prends conscience que, comme dans un tableau, il y a des lignes, des angles, des couleurs, des sons qui accompagnent des mots et des idées… Bref.
Un jour, mon frère est venu me voir, il m’a mis un DVD entre les mains en me disant « Regarde ça ». J’ai regardé Pierrot le Fou (Jean-Luc Godard, 1965), deux fois de suite. Et la semaine qui suivait, je l’ai regardé tous les jours. Et j’ai voulu changer d’études, je voyais 3 ou 4 films par jour. J’ai compris ce qu’était le cinéma en voyant Pierrot le Fou, et il restera mon film préféré parce que c’est lui qui m’a donné envie de voir tous les autres. Mais, hormis ma petite histoire personnelle, c’est un film complètement culte qu’il faut avoir vu avant de mourir et que même ceux qui n’aiment pas Godard adorent.
Scène culte #17 : La lune et Pierrot le Fou Godard Pierrot le fou col 1 1024x434
Ferdinand Griffon est marié, a un métier et des enfants. Lors d’une soirée mondaine, il se rend compte de la superficialité du monde dans lequel il vit. De retour chez lui, il décide de tout plaquer et part à l’aventure avec un ancien flirt, Marianne, la jeune fille qui gardait ses enfants. Leur road-trip vers le Sud de la France sera peuplé de trafic d’armes, rencontres incongrues, petits méfaits, déchirements amoureux, réflexions et instants de grâce. Ferdinand parle « avec des mots », Marianne lui répond « avec des sentiments ». L’un rêve de littérature et de peinture, d’oisiveté et de Florence. L’autre rêve de Las Vegas, de polars, d’argent, d’action et de musique. Comment vivre ensemble? C’est leur problème et celui du monde.
Pierrot le Fou est considéré comme étant le film clôturant la période Nouvelle Vague, ses petits budgets, décors naturels et acteurs inconnus. Godard aimait dire que son film était improvisé, vous avez peut-être entendu parler de la scène cultissime du « Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire » clamé par la belle Anna Karina (sinon, la voilà) :

Selon la « légende » perpétuée par Godard, aucun texte n’était prévu et Anna Karina devait trouver elle-même quoi dire, elle avait carte blanche. Elle lui aurait dit « Qu’est-ce que j’peux faire? J’sais pas quoi faire » et il aurait répondu : « Ben voilà, tu dis ça« . Le géni à l’arrache. Tout ce que l’on sait, c’est que Godard est un grand mythomane, qu’Anna Karina n’a jamais osé démentir ou affirmer, et que cette situation a rendu la réplique cultissime. Le décor est on ne peut plus naturel, et Marianne marche sous le soleil : plus question d’être immobile dans un studio, sculptée par la lumière d’un projecteur. C’est la vie.
Ferdinand et Marianne roulent dans une Ford volée dans une station Total (dans le film, il est beaucoup question de marques et de publicité, pour dénigrer la société de consommation – il a d’ailleurs été interdit aux -18 ans à sa sortie, pour anarchisme). Il décide de ne pas rouler droit sur la route, parce qu’il peut faire ce qu’il veut et se sent libre, tellement libre qu’il finit par quitter la route et entrer dans la mer. Ils se sauvent, laissant la voiture dans l’eau (fuite d’une vie convenue, de consommation et de matériel), et longent la plage à pied. Voilà où l’on en est :


En procédant par ordre :
1) Les répliques « - Qu’est-ce qu’on fera? – Rien, on existera. – Olala, ça va pas être marrant. – C’est la vie. » réfèrent aux films de la Nouvelle Vague, sans réelle intrigue avec pour seuls sujets des réflexions sur la vie, l’amour, la mort, l’existence. C’est un pied de nez à ceux qui auraient dénigré ce genre de cinéma, le jugeant ennuyeux ou « pas marrant ». Oui, mais « c’est la vie ». La vie est ennuyeuse, c’est pour cela que vous voulez voir des films d’aventure. Et que nous montre le néon avant ces répliques? « RI-VIE-RA » = « VIE » entre « RIRA ». Le film est plein de signes comme celui-là.
2) Le seul habitant de la lune : ce qu’il faut savoir, c’est que Marianne n’appelle Ferdinand que « Pierrot » (parce qu’on ne peut pas dire « mon ami Ferdinand » sur l’air de Mon ami Pierrot), ce à quoi il répond toujours : « Je m’appelle Ferdinand! » (11 fois en tout pendant le film). C’est un personnage double, un genre de Jeckyll et Hyde. Ferdinand, l’homme en chair, terre à terre, et Pierrot, le rêveur bohème, amoureux de l’art. Dans cette scène, la référence au Pierrot lunaire de la Comedia dell’Arte est évident. C’est le seul moment du film où il ne lancera pas un « Je m’appelle Ferdinand! ». D’ailleurs, à la fin du film, Ferdinand se peint le visage en bleu comme le clown se peint le visage en blanc. Cet habitant de la lune est coincé entre le communisme (le russe et ses œuvres de Lénine) et le capitalisme (l’américain et sa bouteille de Coca). L’habitant de la lune, celui qui rêve, veut s’en aller à tout prix. Mais comment quitter la lune (comme la Terre) dont il est prisonnier? C’est tout le propos du film, pendant lequel les amoureux essayent de fuir une société de consommation, mais ne peuvent finalement pas s’en passer.
3) « - Je trouve que tes jambes et ta poitrine sont émouvantes. – Baise-moi. » (oui, vous avez bien compris). Ces deux répliques témoignent de la personnalité des deux personnages et sont deux façons opposées pour dire, finalement, la même chose. Ferdinand n’aspire qu’à la contemplation et à l’évocation, quand Marianne n’aspire qu’à l’action, qu’elle soit violente ou pornographique. Mais, comme il l’évoque avec cette sublime comparaison aux épinards (ma réplique préférée de tous les films de l’univers de tous les temps), qui peut se traduire par « je ne peux pas supporter la vie sans toi, alors heureusement que je t’aime », il y a toujours une attirance et un besoin pour ce que l’on rejette a priori. C’est le souci des rêveurs (Pierrot, Godard) et du monde.
UNE réplique : « Heureusement que j’aime pas les épinards, sans ça j’en mangerais, or je peux pas les supporter. Ben avec toi c’est pareil, sauf que c’est le contraire. » – Ferdinand
A savoir : Dans le film, les derniers mots de Ferdinand sont : « Après tout, je suis idiot » et rappellent les toutes premières paroles de Michel (incarné aussi par Belmondo) dans A bout de souffle de Godard (1960) : « Après tout, je suis con » . | Le film n’a rien à voir avec « Pierrot le fou », ennemi public n°1 en France dans les années 40 (meurtrier, voleur, proxénète, etc). Au cas où, vous le saurez.

La fille du puisatier : Pagnol VS. Auteuil

Pour cette semaine, placée sous le signe de la fête des pères, j’avais envie de parler du sujet le plus passionnant des relations pères/filles (hormis le fait que l’on finit par se caser avec un mec qui est soit le sosie de notre père, soit son total opposé), qui fut pendant bien longtemps un protocole – et peut encore l’être aujourd’hui : la demande en mariage auprès du papa. Un mec viendra un jour, sournoisement, vous voler à votre père avec ces quelques mots : « Voulez-vous m’accorder la main de votre fille? ». [ndlr : Salut, je vis au XIXe siècle, je trouve ça trop romantique.]
Alors plutôt que de vous passer le clip de Roméo et Juliette (Avoir une fille, bien sûr), je m’étais dit qu’une scène bien puissante de La Fille du Puisatier, ce serait vraiment top. Une occasion de comparer la version de Marcel Pagnol himself (1940) et celle de Daniel Auteuil (2011), que certaines sont peut-être allées voir au ciné sans forcément connaître l’original.
Scène Culte #16 : La Fille du Puisatier (Pagnol VS Auteuil) fille du puisatier 1940 10 g 1024x669
Pascal Amoretti, puisatier (qui creuse et entretient des puits) d’un village de Provence, a une fille belle, dévouée et vertueuse : Patricia. Un jour, elle croise Jacques Mazel, un aviateur plutôt pas mal, et au bout du deuxième rencard ils se roulent dans l’herbe au clair de lune (clin d’œil appuyé). Ils se donnent rendez-vous le lendemain, mais le soir-même Jacques est mobilisé et doit partir au front, alors il écrit une lettre pour expliquer son absence à Patricia et lui demander de l’attendre. Il confie cette lettre à sa mère et lui demande d’aller au rendez-vous lui remettre. Elle y va, mais voyant que la fille en question est la fille du puisatier et pas une petite bourgeoise, elle se cache et détruit la lettre. [ndlr : Si seulement ils avaient eu des textos ou Facebook...] Sauf que Patricia est enceinte. Elle l’avoue à son père, qui va se rendre plein de courage chez Mr et Mme Mazel pour parler mariage et défendre sa princesse pour sauver leur honneur.
C’est cette scène qui est le cœur du film. Faites attention à : la poésie et la profondeur des répliques / le jeu impeccable des acteurs (Raimu, surtout, dans le rôle du puisatier). Notez aussi que les 2 pères parlent innocemment d’une lettre qui aurait pu être une preuve de leur relation, et qu’à ce moment précis la mère ne dit rien (puisqu’il y avait bien une lettre, mais qu’elle l’a détruite). La vidéo dure 9 minutes puisque la scène est entière, mais la fin est superbe alors ne partez pas.

[Mais ça claque pas TROP cette scène? Si j'étais jury de La Nouvelle Star, je dirais que ça "met les poils".]

D’abord, le puisatier présente sa brochette de filles : bien élevées, habillées et en bonne santé, pour préparer les « futurs grands-parents » à ce qui les attend. Du « bon sang » et des yeux de la couleur de l’eau du puits (si c’est pas joliment dit, ça). Les choses se disent petit à petit : au début il dit des banalités sur ses petites, puis il parle de Patricia, puis du fait qu’elle est enceinte, et sont abordées des questions plus embarrassantes : la vérité (jusqu’où le père doit-il croire sa fille?), l’argent , la vertu et l’honneur. Cette scène parle bien sûr des rapports de classes d’une manière touchante parce que 1) poétique : « Il faut se méfier des gens qui vendent des outils et ne s’en servent jamais » (c’est pas tous les jours que vous entendez des dialogues comme ça au ciné, je me trompe?) 2) vraie : Pagnol appartient au mouvement du réalisme – comment on le sait? grâce aux décors naturels, à l’accent des personnages, leurs expressions, la fidélité à la situation économique et idéologique de l’époque, par exemple.
L’histoire de La Fille du Puisatier, c’est l’histoire d’une fille-mère que l’on doit cacher, parce qu’avoir un enfant hors mariage est montré du doigt. En passant pour une fille facile, elle déshonore son père (chef de famille absolu) parce qu’il l’aurait mal éduqué. Mais ce film traite surtout de l’amour, la beauté des petites gens et du pardon : le moment où le cœur s’ouvre, où l’on oublie les codes, la morale et la bienséance. Ok, après cette scène que vous venez de voir, il abandonne sa fille, enceinte, sur un chemin, parce qu’il a honte. Mais il l’abandonne pour mieux venir la rechercher, laissant derrière lui la morale conservatrice et ce mode de vie figé dont il ne veut plus, qui mène un père à renier son enfant. Un thème courageux et progressiste que met en scène Pagnol, en plein dans le régime de Vichy.
Pour ce qui est de la version 2011 de La Fille du Puisatier de Daniel Auteuil (qui, lui-même, a été découvert en jouant Ugolin dans Jean de Florette et Manon des Sources, autres oeuvres de Pagnol) : elle change quoi? elle est mieux? moins bien? fidèle? Avec l’extrait pas terrible de notre scène qui était disponible, j’ai préféré mettre deux bandes-annonce, dont la 1ere est uniquement constituée du dialogue de notre scène (confirmation que c’est vraiment la plus importante du film, méga culte) où l’on peut voir pas mal d’extraits :

Les plans de cette scène sont beaucoup plus rapprochés que dans la version de Pagnol, on a droit à des gros plans sur Auteuil, mais ne surtout pas y voir du nombrilisme : c’est juste qu’il s’est concentré à mort sur cette scène-là. Elle se détache absolument du reste du film et les gros plans rendent les échanges entre les personnages encore plus profonds et tragiques. La façon de parler d’Auteuil et la manière dont il déclame ses répliques les font vraiment ressortir par rapport aux autres. Par exemple, il a modifié légèrement LA phrase culte, et dans sa version, elle claque plus : « Elle est perdue pour moi » VS « Et même elle est perdue pour moi », vos votes? Moi j’ai choisi.
Ok, Kad Merad ne remplace pas Fernandel, mais Auteuil vaut bien Raimu (les doigts dans le pif, même), Nicolas Duvauchelle n’est pas crédible un instant en gentil bourgeois tout lisse (il a une barbe de 3 jours et des tatouages dans l’inconscient collectif), mais Jean-Pierre Daroussin est superbe et Sabine Azéma détestable mais comme c’est ce qu’on lui demande, ça passe. Enfin, on sent Auteuil tellement honnête et amoureux de Pagnol et de cet univers qu’il porte le film d’une façon incroyable (et il fallait la porter, la Astrid Berger-Frisbee, parce qu’elle est sacrément mauvaise).
Malgré l’évolution fulgurante des mœurs, c’est un film qui touche et nous émeut toujours autant maintenant, peut-être parce que l’image de la jeune fille victime des hommes, elle, est toujours aussi présente que la relation père-fille sera particulière. Et c’est justement parce que ce film est intemporel qu’Auteuil s’est permis de le ressortir sur les écrans en 2011.
UNE réplique : « Ma fille, c’est une fille perdue. Elle est perdue pour moi. » – Pascal Amoretti
A savoir : Le tournage a été arrêté plusieurs mois à cause de la guerre (1940), Pagnol a du changer la fin du film pour coller à la réalité : la première version du film prévoyait la victoire de la France et la version définitive rassemble la famille et les villageois autour d’un poste de radio où l’on entend le maréchal Pétain déclarer l’armistice et la capitulation de la France.

Le cake d'amour de Peau d'Âne

J’espère que vous vous rappelez toutes de votre première séance de cinéma.
Du plus loin que je me souvienne, j’avais 6 ans et la maman d’une copine nous avait emmenées voir Peau d’Âne de Jacques Demy (1970 – NAN je n’étais pas née, je vous vois venir, c’était une rétrospective) – adaptation du conte populaire en vers de Charles Perrault, comme chacun sait (ou pas).

Finalement, c’était aussi bien qu’un Disney : une histoire de princesse et sa marraine-la-fée dans un royaume avec des chansons, un beau prince et tout le bordel. Quand tu le revois dix ans plus tard : tu fantasmes toujours sur les robes, tu chantes les chansons avec de la chantilly plein le cœur, mais surtout : tu captes enfin la morale du conte, tu trouves la réalisation bien psychédélique, Jean Marais trop sexy (ne me faites pas croire que je suis la seule) et tu saisis les références littéraires. Ça fait toujours drôle.
Bref, j’en appelle à vous, folles de comédies musicales / littérature / contes de fées / cinéma : ce film est fait pour vous, mes oiselles.

Scène culte #15 : Le cake damour de Peau dÂne peau d ane 1970 03 g 1024x663
Avant de mourir, la mère de Peau d’Âne fait jurer à son époux de ne la remplacer que par une femme qui sera « plus belle et mieux faite » qu’elle. Le roi jure, mais demeure inconsolable et se renferme sur lui-même. Un jour, on lui présente une liste de vieilles gribiches à marier, toutes plus vilaines et stupides les unes que les autres. C’est alors que le portrait d’une bombasse lui passe entre les mains. C’est elle qui lui faut ! « Qui est-elle? C’est votre fille, majesté. » Il fait sa demande. Une fée du royaume, la marraine de la jeune fille, conseillera à la belle d’accepter seulement si son père peut lui offrir une robe couleur du temps, couleur de lune et couleur du soleil : des épreuves, obstacles infranchissables. Mais le roi les lui offre. La fée sort alors son joker : il devra lui céder la peau de son vieil âne, celui qui pond de l’or et des pierres précieuses. Et il le fera.
Elle s’enfuira, la peau de l’âne sur le dos et de la suie sur le visage. Elle deviendra la souillon d’une vieille sorcière (cracheuse de crapauds, en référence à un autre conte de Perrault – Les trois fées) à s’occuper des cochons, torchons et autres tâches ingrates et vivra reculée dans les bois, dans une cabane aussi miséreuse que son château était luxueux. Un jour, un prince y passe (guidé par une rose) et la découvre dans sa robe couleur du soleil. De retour à son château, il se meurt d’amour et réclame que Peau d’Âne lui fasse un gâteau, seul moyen de le guérir.


Je crois que l’on s’est toutes posé la question : mais… POURQUOI elle met sa plus belle robe pour cuisiner? Je sais que vous aussi, vous frémissez quand elle allume le feu et surtout quand sa manche baigne dans le bol de farine et dans le beurre.
En fait, la salissure ressentie par l’enfant de par la demande en mariage de son père (qui est immorale et incestueuse) est matérialisée par la peau de l’ânevêtement répugnant qu’elle choisit de porter et qui lui vaut son surnom. C’est cette peau / cette salissure intérieure qui la réduit à une souillon, un être incompris, l’exile loin de tout et lui vaut des moqueries. Lorsqu’elle met sa robe couleur de soleil (la plus luxueuse de toutes), c’est qu’elle est en contact avec le prince / l’amour, et qu’elle s’échappe de la relation incestueuse d’avec son père. En somme, on porte le poids d’un acte immoral quel qu’il soit comme un lourd vêtement dont seul l’amour peut nous débarrasser.
Bien sûr, il y a d’autres questions comme : sa bague, elle ne fond pas dans le four? Et le petit poussin, elle l’adopte? Pourquoi il a ses plumes quand il sort de l’œuf? Et elle a vraiment mis une heure pour nettoyer sa mini-cuisine? Auxquelles on peut juste répondre par : c’est du cinéma !
Comme sa recette qui est tout de même assez approximative, avec des mesures « poétiques » : une main, un souffle, une larme, un soupçon – termes pouvant appartenir au champ lexical des relations.
Cette scène est aussi une analogie de la traditionnelle galette des rois (qu’elle énonce avec les recettes du début), puisqu’elle doit mener au mariage du prince, qui fera de lui un roi !

Vous aurez compris que la morale de Peau d’Âne, c’est de ne pas confondre les amours : on aime ses parents, mais on ne les épouse pas. D’un autre côté, j’ai un peu envie de dire « Allô ! Son père, c’est Jean Marais, alors c’est normal qu’elle soit amoureuse de lui, si j’puis m’permettre! » Mais bon.
On peut ajouter que sa marraine, la fée des Lilas, s’acharne à « sauver » Peau d’Âne de ce mariage, aussi parce qu’elle-même est amoureuse de son père, le roi. Sinon, elle voyage dans le temps : petit apport scénaristique de la part de Demy.Il est question dans le film (dont l’action se déroule au XVIIe siècle)d’hélicoptère, de piles, de téléphone et auteurs « du futur » : Cocteau, Apollinaire, le dialogue entre le prince et la rose est un clin d’œil au Petit Prince de St Exupéry, et seront nommées parmi les prétendantes du prince la Princesse de Clèves et la Comtesse de Ségur. L’esthétique absurde (les chevaux teints en rouge, les serviteurs bleus, par exemple) et les couleurs flashy sont des références au pop art, car avant de réaliser Peau d’Âne, Demy avait passé 2 ans aux États-Unis. Cela renforce encore la morale du film/conte : quelles que soient les époques, les relations incestueuses ne sauraient être admises car elles n’ont pas leur place dans l’ordre des choses, même dans le futur.
UNE réplique : « La vie n’est pas toujours aussi aisée qu’on croit – Qu’on soit petite gens ou bien fille de roi. » – La Fée des Lilas
A savoir : Catherine Deneuve a longtemps été fâchée avec Jacques Demy, qui refusait toujours qu’elle chante dans ses films. Ce n’est donc pas sa voix que l’on entend. | Jim Morrisson, leader des Doors, venait sur le tournage de Peau d’Âne, s’asseyait dans un coin et regardait, émerveillé. (Agnès Varda, femme de Jacques Demy et immense réalisatrice, raconte tout cela dans son excellent film Les Plages d’Agnès.

"Gueule d'atmosphère" chez Marcel Carné

Mes petites licornes, cette semaine et plus que toutes les autres, je veux votre bien. Après l’annonce de la naissance du limite-déjà-oscarisé Marcel Canet, fils de Guillaume et Marion, j’ai constaté qu’une poignée d’entre vous avait saisi la référence – qui saute quand même aux yeux comme un pavé dans la gueule d’un flic, au réalisateur Marcel Carné. Vous avez peut-être déjà vu ou entendu parler des Enfants du Paradis, du Quai des Brumes ou d’Hôtel du Nord. C’est de ce dernier et de sa scène mondialement culte dont on va parler aujourd’hui. 
Scène Culte #14 : Atmosphère chez Marcel Carné HotelNorte062
A l’Hôtel du Nord, au bord du Canal Saint Martin à Paris, patrons et clients sont réunis autour d’une table pour fêter une communion. Arrivent Pierre et Renée, deux jeunes amoureux tristes qui veulent louer une chambre pour… se suicider. Seuls deux autres clients ne se joignent pas au repas : M. Edmond, un homme mystérieux et Raymonde, une prostituée, qui vivent ensemble à l’hôtel.
Le suicide des amoureux sera un gros échec, après un serment qui met la larme à l’œil, Pierre tire sur Renée, n’a plus le courage de se tuer et se barre (ordure). Renée n’est que blessée (secourue par M. Edmond) et Pierre finit en prison. M. Edmond tombe amoureux de Renée qui aime encore son Pierre, Raymonde se trouve un mec de remplacement qui l’estimera bien plus que son Edmond.
A l’origine, le film devait être centré sur les jeunes tourtereaux mais le scénariste a préféré développer les relations entre Raymonde et « son homme ».
Marcel Carné = réalisateur des années 30 et figure majeure du Réalisme poétique, a beaucoup collaboré avec le poète Jacques Prévert. Ses films sont, en général, très pessimistes et ses personnages pittoresques et décors en carton pâte sont une véritable machine à remonter le temps. Le langage de rue, l’argot, employé par les personnages témoignent d’une époqueet sont des trésors historiques. Dans Hôtel du Nord, c’est Raymonde, une prostituée incarnée par Arletty qui le maitrise à la perfection et réussit à apporter de l’humour et de la poésie dans les disputes les plus basses et des conversations d’un niveau spirituel tout relatif. Un peu comme Monsieur Jourdain chez Molière qui dit de la prose sans le savoir.

Le mot « atmosphère » répété 8 fois veut montrer dans un premier temps l’absence de vocabulaire de Raymonde, elle ne sait pas ce que cela veut dire et considère les mots inconnus comme des insultes, mais montre surtout sa personnalité et son indépendance. En dehors du fait que cette réplique est très drôle, ce dialogue veut nous faire prendre conscience de « l’atmosphère » de l’Hôtel du Nord et de son air, presque irrespirable et lourd de misère.

Dans cette scène, le port symbolise la figure carcérale de l’impuissance à partir. Si vous regardez bien, vous pouvez même voir les barreaux du pont du dessus dessiner des ombres sur eux, les emprisonnant alors qu’ils parlent de voyage et de changer d’air. Partir au loin signifie une deuxième vie, un espoir possible. Pierre et Renée auront justement le droit à cette autre chance quand, lors de la dernière scène du film, ils traversent le fameux pont, s’éloignant de l’Hôtel du Nord et des flonflons d’un quatorze juillet mourant, comme Edmond dans sa chambre d’hôtel. (Pour le plaisir : « Le jour se lève. Il va faire beau. Viens, maintenant, c’est fini l’Hôtel du Nord. », un presque happy ending.)
Gavroche féminisé et résolument moderne, la Raymonde est une femme de caractère. Prostituée, certes. Au cœur tendre, aussi. Et pourtant, jamais soumise. Elle aime son Edmond, mais n’hésite pas à lui répondre et lui dire ses 4 vérités. Quand, pour « changer d’air », Edmond fuira avec Renée, au lieu de s’envoyer un paquet de Pépito, Raymonde s’envoie en l’air avec un autre homme qu’elle dominera comme une reine. Inutile de préciser qu’elle va à l’encontre de la femme au foyer soumise de l’imagerie d’avant guerre. Avec ce rôle, Arletty impose une héroïne moderne qui préfigure les mouvements féministes d’après-guerre. De son côté, Jouvet n’est pas mal non plus en ce qui concerne le pittoresque : costume gris, chapeau bas, démarche tranquille et répliques bien pesées font de lui un personnage étrange et fascinant. En bonus, une réplique culte venant de lui : « En bas, ils ne peuvent pas me sentir et ils ne ratent jamais une occasion de me faire sentir qu’ils ne peuvent pas me sentir. »
En tous cas, lorsque Arletty déclamait « Atmosphère, atmosphère est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » dans sa robe à carreaux, elle ne devait pas mesurer l’impact qu’aurait cette réplique sur la mémoire cinéphile française! Et je vois déjà très clairement « la Marion » parler de son fils avec un vieil accent parisien à la Arletty + sourire béat + regard dans le vague : « Mââârceel ». J’adore.
UNE réplique : « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère? » – Raymonde
A savoir : Bien sûr, l’Hôtel du Nord existe toujours (dans cet état). Grande étape pour les touristes et so pittoresque, au bord du Canal Saint Martin, au 102 quai de Jemmapes (10e arrondissement, Métro Jacques Bonsergent). Leurs Mojitos sont excellents ! 

Tout sur ma mère de Pedro Almodóvar

Tout sur ma Mère, Pedro Almodóvar (1999). Ou comment j’ai découvert les notions de drogues, putes, travestis et sida. Woulélé. J’avais onze ans, je ne voulais pas dormir et suis allée « tenir compagnie » à ma maman dans sa chambre (alors qu’elle voulait juste être tranquille, je suppose). Grande fan de la culture hispanique et de son réalisateur le plus connu depuis Buñuel, Pedro Almodóvar, elle regardait Todo sobre mi Madre qui passait à la télé. Et je suis restée scotchée, assise sur le bord de son lit, en pyjama. Même si je ne comprenais presque rien. En le revoyant avec plus de bouteille, on se dit « ah ouais, ben… ouais ».
Scène Culte #13 : Tout sur ma Mère de Pedro Almodóvar tn2 todo sobre mi madre 4
Pour toutes celles qui n’ont pas pris LV2 Espagnol (on vous l’aura forcément montré en cours) / ne sont pas des fans d’Almodóvar / des filles cachées de ma mère : un récap’. [PS : attachez vos ceintures de chasteté, parce que résumer un Almodóvar, c'est corsé.]

Manuela (Cecilia Roth, la blonde sous la pluie là) a un métier de rêve : quand quelqu’un meurt dans son hôpital de Madrid, elle gère les dons d’organes (l’annonce aux proches, aux futurs transplantés et autres réjouissances). Elle a aussi un fils, Esteban. Elle ne vit que pour lui, il ne vit que pour elle. Il écrit le scénario d’un film, Tout sur ma mère, qui parle de sa mère et de sa vie, de son métier. Avant, elle était actrice et c’est dans la pièce de Tennessee Williams, Un Tramway Nommé Désir, qu’elle a rencontré le père d’Esteban (qu’il ne connaît pas). Pour ses 18 ans, elle emmène son fils voir une représentation de cette pièce. Il a tellement aimé qu’il oblige sa mère à attendre la sortie des acteurs, sous la pluie, pour avoir un autographe de Huma Rojo (Marisa Paredes), la star de la pièce. Il court après leur taxi avec son carnet, une voiture le percute et il meurt sur le coup.
Ensuite, Manuela fuira Madrid pour rentrer à Barcelone afin de chercher le père d’Esteban. Sauf qu’il s’appelle Lola, qu’il a le sida et que c’est un travelo-prostipute. Elle retrouvera Agrado, une vieille amie travelo, refaite de partout mais 100% naturelle, mais aussi Rosa (Penelope Cruz), une bonne sœur qui s’est AUSSI faite engrosser par Lola et a, par conséquent, chopé le sida. Manuela prendra Rosa sous son aile, car elle se reconnaîtra en elle et voudra prendre soin du bébé, un autre Esteban. Parallèlement, elle se liera d’amitié avec Huma Rojo, l’actrice qui a causé la mort de son fils, et remontera sur scène à ses côtés.

[ndlr : Je bouscule les habitudes, pas de scène cette semaine, tout simplement parce que les seuls extraits dispo étaient en espagnol non sous-titré, mais une (très bonne) Bande Annonce qui devrait vous donner la megaupload-pulsion.] Riez / pleurez / kiffez :
La grande majorité des films d’Almodóvar met en scène des groupes de femmes, car elles incarnent l’origine non seulement de la vie, mais aussi de la narration et de la fiction : celles qui racontent des histoires à leurs enfants, et qui entre elles s’avouent tout et se mentent. Pour constituer ces groupes, il a ses actrices fétiches. Dans ce film, on en retrouve deux : Marisa Paredes (l’actrice) et Penelope Cruz (la sainte). Les femmes révèlent littéralement « tout sur elles » dans leurs dialogues et leurs attitudes.
La mise en scène souligne ces aspects de recul et de découverte de soi par des miroirs, à comprendre : chaque femme est le reflet d’une autre. Mais aussi par des mises en abyme et la duplicité des personnagesqu’affectionne particulièrement Almodóvar : la spectatrice qui se reconnaît dans l’héroïne de la pièce de théâtre, la mère qui revit son histoire par le biais d’une autre, l’homme qui travaille pour être la femme qu’il est réellement. Ce que dit ce film, c’est qu’en toute femme il y a une mère, une actrice et une sainte et qu’en tout homme, il y a une femme.

La mère et le fils regardent un film : All About Eve, avec Bette Davis incarnant une star du théâtre, qui donnera à Esteban l’idée du titre de son scénario, et aussi le titre du film : All About My Mother. Pedro Almodóvar dédie ce film à la Bette Davis de All About Eve, à la Gena Rowlands de Opening Night (d’où il s’inspire pour la scène de demande d’autographe sous la pluie) et à la Romy Schneider deL’important c’est d’aimer : trois actrices qui jouent des actrices et qui, avec tout leur esprit (fumée, alcool, solitude, abandon, folie, compréhension et désir), donnent vie aux personnages de Tout sur ma Mère.
Scène Culte #13 : Tout sur ma Mère de Pedro Almodóvar mère 300x125
UNE réplique : « Una es más auténtica cuanto más se parece a lo que ha soñado de sí misma. » – Agrado. (Une femme est plus naturelle quand elle ressemble le plus à ce qu’elle a elle-même rêvé d’être.)
A savoir : Pedro Almodóvar a été élevé par un groupe de femmes, c’est pourquoi elles ont toujours les premiers rôles dans ses films. | A remporté le César et l’Oscar du meilleur film étranger, le Prix de la Mise en Scène à Cannes (en 1999) et 7 Goya (les César espagnols). | Si, comme moi, la musique de la bande-annonce vous met en transe (Ismael Lo – Tajabone), c’est un hymne traditionnel sénégalais et il figure dans la superbe BO du film.